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06.03.2006
Nkongsamba : Le frémissement qui vient de l’étranger
La diaspora de la ville se mobilise pour faire revivre la capitale agricole, mais surtout faire mentir sa réputation de repaire de "feymen".
Dippah Kayessé et Bertille M. Bikoun
Dans les rues qui meublent le centre urbain de Nkongsamba, le visiteur est marqué par le mélange de nouveaux et vieux bâtiments. Ces derniers se distinguent par leur forme architecturale, les mentions ou noms des propriétaires portés sur les façades principales, dont certaines témoignent de la présence importante des Européens à Nkongsamba à une certaine époque. A l’une des deux extrémités de la rue de la gare, se dresse un édifice-témoin. La bâtisse, qui abritait autrefois la gare ferroviaire de la ville, est aujourd’hui totalement méconnaissable. L’ancienne plaque est à même le sol. La nouvelle porte une indication qui informe sur l’usage qui en est fait aujourd’hui: le "Club des cheminots" est un débit de boissons. Et à l’étage supérieur du bâtiment prospère une "maison de passe" où brille continuellement une ampoule rouge…
"C’est d’ici que les produits agricoles en provenance du Sud-ouest, de l’Ouest et de la région charnière du Moungo étaient acheminés par voie ferrée jusqu’au port de Douala", explique d’un ton mélancolique Joseph Ekandjoum, notable de Nkongsamba. Les horloges, qui renseignaient autrefois les voyageurs sur le temps, ont cessé de trottiner depuis des lustres. Malgré cela, le temps n’a pas suspendu son envol. Aujourd’hui, plus un seul morceau de rail n’est visible à l’ancienne gare. Derrière l’édifice aux murs délabrés, on n’aperçoit plus qu’une petite broussaille. Cette dernière sert de pâturage aux chèvres. De temps en temps, selon les témoins, le lieu devient un refuge pour délinquants. Le projet du gouvernement allemand a décidément changé de vocation, pour le malheur de la ville.
Déclin
La ville de Nkongsamba est la fille du Chemin de fer du Nord (Cfn), construit en 1907. Il s’agit d’une voie ferrée de près de 160 kilomètres qui reliait Nkongsamba à Bonabéri. Soit le trait d’union entre une partie du Cameroun profond et la côte. Il est difficile de retrouver ceux qui ont vécu cette époque ancienne. Pourtant, plusieurs à Nkongsamba affirment sans nuance que la construction du Cfn avait été le principal catalyseur du développement de la ville. Grâce au Cfn en effet, Nkongsamba s’est rapidement doté de services administratifs. Dès le 16 mai 1923, par exemple, elle bénéficie de la création administrative d’un "centre urbain". Le 30 septembre de la même année, tous les services administratifs de cette "subdivision", qui étaient situés à Baré, seront transférés à Nkongsamba. La ville deviendra plus tard le chef-lieu du département du Moungo. Jusqu’au milieu des années quatre vingt, la ville passait pour être la cité la plus importante du Cameroun après Douala et Yaoundé. Parallèlement à son implantation administrative, Nkongsamba s’affirme comme un pôle économique important.
Les commerçants européens (Français, Anglais, Grecs ou autres), à la recherche des produits tropicaux pour la métropole, avaient tôt fait d’y ouvrir un comptoir. Scoa, RW King, Tsekenis, Cfao, Sho, Compagnie soudanaise, Olympius, Panfric, les établissements Mercier, John Holt, Paterson Zochonis et autres avaient un pied-à-terre à Nkongsamba. Benjamin Mallo, commerçant au marché central, en parle encore avec une certaine nostalgie : "A côté de ces maisons de commerce, qui ne se souvient pas de Moungo Lux, Japoluxe, Bonheur des Dames, Vogue du Moungo, des magasins de classe qui appartenaient à quelques Camerounais. " Tout cela exerçait un fort attrait sur les populations de l’ensemble du pays. "Entre 1935 et 1937, explique-t-on à la préfecture de la ville, le recensement des populations allogènes à Nkongsamba était évalué à près de 4 mille âmes. On retrouvait majoritairement les Bamiléké, les Haoussa, les Bamoun, les Ewondo, et même des Congolais. Tous étaient à la conquête d’une activité lucrative". Pendant ces années, Nkongsamba va vivre les plus belles pages de son histoire.
Dans les années 50, l’administration réussit à relier Douala à Bafoussam à travers la construction de la route. Jusque-là plate tournante de la région, Nkongsamba va entamer sa descente aux enfers. Les cars en partance ou en provenance de Douala, Bafoussam et autres villes ne transitent plus par le centre-urbain de Nkongsamba. Ça ne sera pas le seul coup dur pour le chef lieu du département du Moungo. Selon Dagobert Eyanga, de la chefferie de Edjogmoa, "la création de nouvelles unités administratives, la concurrence des autres grands centres avec l’amélioration des voies de communication, le recul relatif de l’activité commerciale dans la ville vont aggraver la situation. Tout cela est aussi lié à certaines considérations politiques. Pendant les luttes d’indépendance, ajoute-t-il, le Moungo était considéré comme une base du maquis. Cela entraînera le départ prématuré des Européens ou leur repli sur Yaoundé, Douala ou Bafoussam". Comme pour ne rien arranger, "ceux des Camerounais qui avaient acheté certains établissements des Européens pécheront par une gestion approximative qui conduira la plupart à fermer boutique", commente M. Eyanga, avant d’ajouter, énervé: "Beaucoup de
propriétaires locaux de magasins se faisaient de l’argent sur place mais préféraient investir dans leur village au détriment de Nkongsamba, la vache à lait".
Fête du Café
Au fil des années, les populations de Nkongsamba assistent, impuissantes, au déclin de leur localité. Cela apparaît surtout dans la pauvreté de sa voirie. D’après un rapport de l’Onu Habitat rendu public au mois d’avril 2005, "la ville de Nkongsamba compte 100Km de voie dont 20 sont à peu près bitumés et 80 en terre très dégradés". Rendant de ce fait impérieuse la nécessité de réhabiliter la voirie urbaine de Nkongsamba. Une tâche que ne peut, malheureusement, pas supporter le budget de la commune, qui vit essentiellement de maigres centimes additionnels. D’où le cri de cet agent de la mairie: "Il faut de toute urgence trouver des partenaires, de vrais sources de financement".
Sur le plan sanitaire, l’hôpital de district de la ville connaît une sérieuse désaffection du fait de la vétusté de ses appareils et du manque criard de personnel aussi bien sur le plan qualitatif que quantitatif. "La ville compte trois médecins généralistes. Ce qui fait un ratio d’un médecin pour près de 67.000 habitants. Or, c’est vers les seuls généralistes que peuvent encore à la rigueur se risquer les indigents malades", poursuit Onu Habitat dans son rapport. "Le fauteuil du cabinet dentaire date de 30 ans et ne sert plus à rien", souffle une infirmière qui a requis l’anonymat.
Le taux de prévalence du Vih/sida est de 20% et a contribué à augmenter la mortalité, surtout chez les jeunes, dont 94% sont au chômage… Face à ce délabrement, il se développe à Nkongsamba des centres de santé clandestins susceptibles de donner la mort plutôt que de sauver des vies. Dans cette liste, le "Grand" lycée classique de Manengouba qui a vu défiler des dizaines de milliers d’élèves, n’est plus que l’ombre de lui-même. Nkongsamba a désormais tout perdu de ce qui faisait sa fierté. Chef-lieu d’un département fortement agricole, c’était la ville du café même si, dans d’autres localités du Moungo, on cultive aussi l’hévéa, le palmier et la banane. A l’époque du pouvoir colonial, la culture du café était réglementée et encouragée. A l’époque du pouvoir colonial, la culture du café était réglementée et encouragée. Dans les années 70 à 80, Nkongsamba était d’ailleurs considéré comme la 3ème ville du pays grâce notamment aux activités liées au café.
Joseph Siewe, ancien maire de Melong, eut l’idée de créer la fête du café pour encourager les planteurs. Cette fête avait fini par acquérir une dimension nationale. "Avant la dernière fête qui a eu lieu en 1980, chaque édition était présidée par les ministres de l’Agriculture et de l’Economie et du Plan. Ce jour, c’était un véritable carnaval marqué par de nombreuses manifestations dont le clou était l’élection de la Miss café", se souvient Durand Ndema, originaire de Baré. Des perturbations agricoles, qui font qu’aujourd’hui, 90% de la population urbaine est constituée de pauvres, mentionne l’Onu Habitat.
Renaissance
Ce rapport fort éloquent a suscité un frémissement au sein de la population de Nkongsamba, estimée aujourd’hui à 200.000 habitants. Ce sursaut s’est manifesté par la création d’une association dénommée "Actions pour le développement de Nkongsamba [Adn]". Il s’agit d’une Ong constituée pour l’essentiel des fils de la diaspora de NKongsamba. Lors de son assemblée constitutive s’est tenue le 22 janvier dernier via Internet entre les membres fondateurs résidant aux Usa, France, Italie, Allemagne, Madagascar et Cameroun, l’Adn s’est fixé pour objectif de "réaliser des actions concrètes et efficaces pour redonner à la ville son éclat d’antan".
Pour y parvenir, l’Adn se propose de mobiliser la majorité des enfants de Nkongsamba. Elle compte susciter l’adhésion des amis de la ville et surtout mettre en place des projets de développement ayant un impact direct sur la population et sur le paysage urbain de la ville. Mais dans l’immédiat, il est question d’entreprendre la rénovation des bornes fontaines dans certains quartiers (pour 200.000 habitants seulement 21 bornes fontaines), l’installation des panneaux d’orientation dans la ville, l’aménagement d’un rond point avec espaces verts au centre ville.
S’il est clair que l’Adn ne pourra relever ce défi seule, il n’en demeure pas moins que son bon fonctionnement pourrait être un début de solution pour cette ville qui ne demande qu’à revivre. De même que s’il est encore prématuré de parler de renaissance, on note tout de même des signaux d’un réveil des fils de Nkongsamba. L’exécutif communal, bien que divisé, a tout de même accordé ses violons pour le financement du bitumage de certains artères de la ville, ceci après l’annonce de l’ouverture prochaine d’un Institut supérieur de management (Ismam). On signale aussi du côté de Ndoungué, la construction d’une entreprise agro-industrielle pour la transformation des fruits... "En effet, Nkongsamba ne deviendra que ce que ses élites intérieures et extérieures auront décidé d’en faire", souligne à juste propos Onu Habitat dans son rapport. Toutes ces actions ramèneront-elles à cette ville coloniales, l’une des plus visibles à l’époque, le lustre et la splendeur d’antan?
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