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26.03.2004
Didier Ouénangaré : Un jour, presque toute l’équipe est tombée malade.
Thierry Gervais Gango avec Brice Rienti Mbodiam (Stagiaire)
Le Silence de la forêt est le titre de votre film mais aussi le nom du roman qui l’inspire. Comment s’est effectuée la rencontre avec le l’œuvre?
C`est le coup du hasard. Un jour , j`avais envie de lire une oeuvre. J`ai demandé à ma cousine de me passer le premier livre qui pouvait lui tomber sous la main et elle m`a donné “Le silence de la forêt”. Je ne connaissais ni l`auteur ni l`oeuvre. Puisque je vivais en France où je travaillais comme cameraman à France 3. C`est donc lors d`un bref séjour en Centrafrique que j`ai lu cette oeuvre d`Étienne Goyémidé. Je suis aussitôt tombé amoureux de l`histoire qui y était racontée et je me suis dit que j’allais faire de ce livre un film. Mon souci était surtout de mettre la main sur un producteur délégué puisque j`ai eu l`occasion auparavant d`adapter la belle histoire de “Leuk le lièvre” de Léopold Sédar Sengor, en dessin animé. Un projet que je n`ai d`ailleurs pas pu mener à terme. J`ai donc demandé les cordonnées de l`auteur Etienne Goyémidé qui a été ministre dans les précédents gouvernement en République centrafricaine. Il m`a reçu et je lui ai parlé de mon souci d`adapter son oeuvre au cinéma. Il m`a tout de suite donné son accord d`autant plus que je était le premier centrafricain à le rencontrer pour lui parler d`adaptation cinématographique. Personne avant moi n`avait encore eu l`idée de la réalisation d`un long métrage dans mon pays. C`est ainsi que dans un premier temps, j`ai eu l`aval d`Étienne Goyémidé pour prendre attache avec les Editions Hatier aux fins d`obtenir des droits de cession cinématographiques. Ce qui fut fait. Je suis resté plus de quatre ans sans rencontrer un producteur délégué.
Comment entrez-vous en contact avec Bassek ba Kobhio ?
La chance m`a souri. Lors de son séjour en Centrafrique dans le cadre d`une invitation de la Coopération française pour sensibiliser dans le domaine de la diffusion du film, j`ai eu à m`entretenir avec BasseK qui a été très sensible au dossier que je lui ai présenté. En plus il m`a dit que nous avions beaucoup de similitudes dans notre cursus et c`est à partir de ce moment que le projet s`est réellement enclenché. Il a estimé que de part mon expérience, je pouvais réaliser un long métrage. Avant de le rencontrer, je n`avais jusque-là réalisé que des courts-métrages, des documentaires et une seule fiction.
Le Silence de la forêt, c`est les Pygmées, mais davantage encore l`éxil. Pourquoi les deux thèmes en même temps ?
Sur le coup, j`ai pensé beaucoup plus focaliser mon regard sur les Pygmées. Mais par la suite je me suis rendu compte que mon pays traversait une période pénible, militairement parlant. Puisque que nous étions en période de guerre civile pendant plus d`une dizaine d`années. J`ai donc saisi l`occasion pour traiter le problème militaro-politique et économique de la République centrafricaine. Vous remarquerez que dans le film, il y a une véritable critique des gouvernements passés et présents. Je n`ai pas été tendre envers ces régimes-là. Croyez moi, c`est un film très engagé.
Justement, ne craignez-vous pas qu`à cause de son engagement, il soit censuré en Centrafrique ?
Je vous informe que ce film a été diffusé en République centrafricaine le 20 janvier 2004. Et ceci en présence du chef de l`Etat, le Général François Bozizé, du Vice-président Abel Ngoumba, du Premier ministre, de tous les membres du gouvernement, ainsi que de tous les diplomates accrédités en République centrafricaine. Et pendant plus de six autres jours, nous avons diffusé ce film pour le grand public. Evidemment, j`avais des craintes quand à la diffusion de ce film dans mon pays, puisqu`il a été, au préalable, diffusé un peu plus en Occident, dans les festivals de Cannes, Toronto, Amsterdam, etc. Donc, j`avais une véritable crainte. Mais au cours de la diffusion du film dans mon pays, j`étais assis à quelques mètres du chef de l`Etat et j`essayais de guetter la réaction de toutes les autorités. A la fin, j`étais satisfait parce qu`ils ont pris conscience que les problèmes de la société centrafricaine étaient ceux repris dans ce film. Ils ne s`en sont pas offusqués. J`en suis fier. Je pense que la démocratie commence déjà à s`enraciner dans le pays.
Ce que vous êtes en train de dire, c’est que Le Silence de la forêt est un film essentiellment politique ...
Sur le plan socio-politique, il fallait que je ressorte tous les maux qui gangrènent la République centrafricaine. Ces failles qui amènent la Centrafrique à se disloquer. D`autre part, je disais tout à l`heure que je voulais focaliser l`attention du monde sur les Pygmées. C`est pour combattre aussi ce racisme qui pousse les Pygmées pratiquement à se réfugier dans leur cocon protecteur familial. J’ai voulu faire comprendre aux Centrafricains et aux autres populations qui se trouvent aux abords des habitats pygmées que si nous ne faisons pas attention, ce peuple va certainement disparaître dans les cinquante années à venir.
Les Pygmées sont-ils menacés en Centrafrique aujourd`hui ?
Ils sont vraiment menacés. Je dirai même que les Pygmées en République centrafricaine sont des esclaves modernes. En plus de cela, la déforestation les empêche de vivre commodément. Le Sida est un fléau qui s`abat un peu plus sur eux, d`autant plus qu`ils
n`ont pas conscience du danger. Je me demande si le contact avec la civilisation moderne que nous leur imposons n’a pas d’effet néfaste dans certains.
Dans quelles conditions s`est réalisé le film ?
C’était un film difficile à réaliser, surtout en pleine forêt où la température est véritablement lourde. Vous avez pratiquement tous les problèmes qui peuvent vous compliquer la vie. Vous avez des problèmes d`insectes, de nourriture et de temps, d`autant plus que dans la forêt, il fait jour à 09 heures et la nuit tombe à 16 heures. Ce n`était pas facile. Et puis le groupe électrogène, qui nous avait été gracieusement offert par la République du Gabon, est tombé en panne pendant une semaine. Nous étions à deux cents kilomètres de la capitale. Il n`était donc pas facile d`avoir de l`électricité. Pour le tournage du film, une bonne partie de l`équipe était venue de l`extérieur. Vous savez, un européen qui travaille en pleine forêt avec toute l`humidité qui la caractérise, évidemment ça pose des problèmes de santé. A un moment, 90% de l`équipe est tombée malade. En outre,il fallait que je puisse m`adapter au rythme de vie des Pygmées pour pouvoir travailler, c`est-à-dire les ramener au raisonnement que nous souhaitions. Ce n`était pas facile, mais, enfin, nous y sommes parvenus.
Vous dites avoir travaillé avec deux groupes de Pygmées. Pourquoi ?
Dans le premier groupe, j`ai tenté avec mon premier assistant réalisateur, de piocher quelques-uns. Mais nous nous sommes vite rendu compte que du côté des femmes, il y avait une véritable timidité. Ensuite, ces Pygmées étaient de grande taille. Pendant le tournage, nous avons invité sur le plateau un groupe venu par hasard d`un autre village de la frontière Centrafrique-Congo. Je me suis rendu compte qu`ils étaient plus dynamiques et respectaient les lois du cinéma. Par exemple le regard caméra et, ce qui est d`ailleurs très important, ils étaient de très petite taille. C`est ce qui nous a fasciné et poussé à remplacer le premier groupe. Avec eux, j`ai vraiment pu m`adapter. Nous mangions ensemble. J`étais obligé de m`asseoir avec eux à même le sol. Ce n`était pas facile, mais je jouais le jeu.
Est-ce qu`on peut dire que "Le Silence de la forêt" inaugure la naissance du cinéma centrafricain ?
Je pense qu’au point où nous en sommes, nous ne pouvons plus reculer. D`ailleurs, le jour de la grande première à Bangui, j`ai fait la demande au chef de l`Etat de voir dans notre pays d`autres Ouénangaré. Je souhaiterai que l`Etat nous donne des structures pour pouvoir former des jeunes dans le domaine du cinéma. Parce que le cinéma n`est pas que art. Il est aussi une industrie.
Le film est co-signé Cameroun, Gabon, Centrafrique. Quel est le degré d`implication de chacun de ces pays dans cette production cinématographique ?
Vous connaissez les mécanismes de la co-production. Chacun apporte au prorata de son envie les éléments qu`il veut, soit en matériel, soit en ressources humaines. Sur le plan financier, je pense que la contribution s`est faite à part égale, même si la République centrafricaine n`a pas beaucoup apporté. Toujours est-il que cela s`est fait d`un commun accord. C`est de la volonté conjuguée de ces trois pays que nous avons pu réaliser cette production cinématographique. Nous n`oublions pas aussi que la France y a été pour beaucoup. C`est grâce à la France que nous avons reçu la plus grande subvention qui nous a été donnée par l`Union européenne. L`apport de l`ancien Premier ministre Doléguélé a également été pour beaucoup dans le financement de ce film qui a coûté près du milliard à la production.
Dans quelles conditions avez-vous travaillé avec Bassek ba Kobhio et quelle est la nature de vos rapports aujourd`hui?
Je vois où vous voulez en venir. Ecoutez, cette coopération a été une véritable coopération Sud-Sud. Avec Bassek, d`homme à homme, nous nous sommes compris tout de suite. Il m`a fait venir à Yaoundé et nous avons co-écrit le scénario. Ensuite, grâce à une bourse de la Coopération française qui a été débloquée par Bassek, je me suis rendu à l`Institut de l`audiovisuel à Paris où j`ai travaillé ce scénario pendant trois mois. En novembre 1999, j`ai défendu seul ce scénario au festival d`Amiens où j`ai obtenu le Premier prix du scénario de l`Afrique sub-saharienne. Bassek était très fier de moi et, en tant que producteur, il a continué à chercher les financements pour la production du film.Il a réussi à le décrocher auprès de l`Union européenne. Au moment de passer le contrat de technicien réalisateur, nous nous sommes entendus. Je lui ai dit que c’était mon premier long métrage et que, par conséquent, je ne trouvais aucun problème à co-réaliser ce film avec lui. Nous avons donc inclus cela dans le contrat. Je suis surpris aujourd`hui que tout le monde se demande pourquoi cette co-réalisation. Vous savez que même le premier cinéaste africain, Sembene Ousmane, a co-réalisé “Le camp de Thiaroye” avec un autre Sénégalais. Même les Américains co-réalisent les films. Alors, je suis surpris que le fait qu`un Camerounais et un Centrafricain co-réalisent un film fasse problème. A moins que cela soit dû au fait que les Africains n`ont pas encore une culture cinématographique. J`ai été fier de co-réaliser ce film avec Bassek Ba Kobhio, un grand nom du cinéma camerounais et africain en général.
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